La géographie du mal

À écouter dans Inoxydable #20

Parce qu’ils étaient norvégiens, les ados boutonneux fondateurs du black metal nous ont vendu leur pays glagla comme le centre névralgique de l’activité du malin, le QG officiel du Satan Prophecy Club. Et vas-y que je me roule torse poil dans la neige pour montrer que je suis un vrai viking et que j’évoque l’esprit de la forêt comme la pire manifestation maléfique.
J’ai toujours vu dans cette expression du « mal » un folklore fondé sur pas grand-chose. Si ces jeunes avaient trainé leur dépression du côté de Bordeaux, ils auraient posé devant des fûts de chêne, le corps couvert de moût de raisin et je vous raconte pas le désastre d’un black metal né à Bologne. Ou à Melun : de quoi justifier une dépression et sa seule issue possible, le suicide. Ce qui nous aurait épargné des disques aussi pénibles que Dom Satanas et Diabolo ou Transylvievartan hunger. Oui, j’ai décidé de faire des jeux de mots et je vais bientôt citer OSS 117.

Bref, le mal ne crèche pas au pays du Père Noël mais bien au sud, là où sont nées les premières civilisations et les premières religions — je parle des 3 grandes qui nous les cassent encore aujourd’hui — dans le sable et les dunes, sur ces terres foulées autrefois par les Grands Anciens et dont les vestiges inspirent encore les grands malades ésotériques et autres ravagés de mon culte. Et si vous doutez, suffit de lire Lovecraft ou Howard. Ou de regarder l’ouverture de L’exorciste. La grosse flippe ne se cache pas dans un bonhomme de neige. Elle vit là où rien ne pousse, ne vole ou ne court. Dans cette immense désolation où seuls des hommes secs, durs et inflexibles parviennent à survivre. Le désert. Terre infernale par définition.

Faut dire que les gars du cru ont pris de l’avance. Pendant que Jépasencorenetflix peinait à monter une baraque en bouse de vache, d’autres élevaient des pyramides, orientaient leur maison secondaire pour l’éternité selon les règles du feng shui solaire, jactaient avec des serpents et sacrifiaient des gars par paquets de douze. C’est quand même autre chose. Et même si les centres urbains du Moyen-Orient contemporain ressemblent aux nôtres, il suffit de faire deux bornes en dehors de la ville pour sentir l’appel de l’infini, de l’océan de sable et de mystère là où, ici, nous n’entendrions que l’appel du Carroufe. Ou de l’Ikéa pour les amateurs d’authenticité scandinave.

Évidemment, je sais le biais de mon approche. Celle d’un occidental. Un ancien « colon » fasciné par les clichés « des mystères de l’Orient ». J’ai beau n’avoir asservi aucun peuple (le seul peuple qui souffre de ma présence est une colonie de fourmis qui a récemment décidé d’aménager dans mon salon et que je massacre à la chaîne, le cœur déchiré de me voir agir en Goebbels insecticide pour protéger mes miettes), je n’en reste pas moins chargé d’Histoire et de clichés. Mais, désolé, les barquasses des vikings, la chasse au loup et les soirées passées à fumer des harengs m’évoquent davantage des vacances en colo bien moisies plutôt que le mal élémentaire.

Vous souvenez-vous du clip de « Seasons in the abyss » de Slayer ? Dans un noir et blanc granuleux, un montage d’images orientales presque banales suffisaient à renforcer l’arpège déjà inquiétant de l’intro. Une simple felouque naviguant sur le Nil et on invoquait Charon et le Styx…
— C’est la mythologie grecque ça, vous confondez tout.
— Je sais, mais je parle bien d’évocation. Si je colle Abbath ou Fenriz sur un kayak dans un Fjord, j’aurais davantage l’impression de voir une vidéo Youtube d’un panda agrippé à une planche qu’une représentation de Satan en action.

Bref, le Moyen-Orient antique porte en lui une imagerie riche de cérémonies impies, de sacrifices sanglants et de pactes innommables. Pourtant, cette référence culturelle reste assez peu utilisée dans le monde du hard rock et du metal. Côté hard, tous les groupes seventies se sont fendus de titres conformes aux deux archétypes en place : « Kashmir » de Led Zeppelin et « Gates of Babylon » de Rainbow. Mais côté metal en général et extrême en particulier, la présence de l’Orient reste assez rare. Nile bien entendu ; Rotting Christ dont je parlais récemment et qui, justement, inscrit bien la partie la plus récente de sa discographie dans un univers et une ambiance musicale de rituels à glacer le sang et de cérémonies inavouables ; Crescent plus récemment ; le groupe dont vous vous demandez quand je le citerais et c’est pas maintenant ; et les israëliens de Melechesh.

Dès 1996, ils ont intégré dans leur black metal des sonorités orientales via des mélodies jouées avec le typique tremolo. Pas la révolution. Mais, petit à petit Melechesh s’est ouvert à des influences heavy et speed/thrash, apportant une excellente dynamique aux morceaux et donnant de l’espace aux mélodies arabisantes, voire aux instruments traditionnels.
Sur les deux derniers albums, The Epigenesis et Enki, le mix de tous ces ingrédients a trouvé un point d’équilibre idéal pour donner un metal riche, typé et diablement (ahahaha) évocateur. Une intro, un riff, et me voilà à crapahuter en Irak. Je suis la piste qui sillonne entre les ruines et les bas-reliefs. Le soleil rouge m’écrase de chaleur. Non loin de là, deux chiens se battent. Un bédouin silencieux m’observe, l’air réprobateur. À chaque pas, des pierres roulent dans la pente un peu raide. Enfin, au sommet du promontoire, je découvre la statue ailée, la gueule pleine de crocs. Je ne saurais dire si sa main levée me salue ou m’invite à stopper là le voyage. Son regard de pierre plonge dans le mien. Et je sens, dans ce temps suspendu, le poids millénaire de l’Histoire. Celui de l’Homme face à l’indicible, l’inexpliqué, l’occulté… Un de ces moments où l’on mesure pleinement la fragilité de son existence, du rapport d’échelle qui régit le cosmos et la somme d’inconnues qui nous sépare d’une vérité universelle.

Contrairement aux spécialistes en carton de la culture viking qui jugent sans hésitation de l’authenticité des uns et des autres en basant leur expertise sur une série télé, le dernier jeu God of war et les textes d’Amon Amarth, j’aurais bien du mal à déterminer si, musicalement, Melechesh se contente de jouer avec les clichés ou, au contraire, puise sérieusement dans le patrimoine oriental. Peut-être suis-je abusé par le décorum et les parfums d’épices ? Les Gipsy Kings en leur temps, ou Kendji Girac récemment, ont convaincu une partie du public qu’il écoutait une musique aux racines profondément gitanes. Suis-je vraiment plus malin qu’eux ? Pas sûr. Je reste modeste. Mais, le résultat est là. Chez moi, Melechesh fonctionne à 100 % et s’impose comme une réussite grâce, notamment, à son éloignement du black et son intégration du patrimoine metal. Outre l’influence speed thrash, le groupe soigne sa production et cherche la puissance. Ici, pas d’authenticité underground via un son cracra d’iPhone sur haut parleur. Ce souci d’efficacité passe aussi par la voix hurlée, souvent doublée, qui gagne en profondeur. Elle sonne plus « inhumaine » finalement que le faiblard coassement habituel, et l’ampleur des braillements donne une dimension vraiment démoniaque à chaque titre.

Oui, démoniaque. Parce que, même sous ses atours heavy, Melechesh reste dans un registre sombre et maléfique, contrairement à Orphaned Land, volontairement omis plus haut, qui évoque Dieu, Yahvé ou l’autre — peu importe le blase, c’est le même gars de toutes façons — dans une musique toujours plus lumineuse et œcuménique. Orphaned Land cherche la transcendance prog là où Melechesh embarque davantage dans un voyage en Stygie, le pays des temples maudits, des sorciers aux barbes pointues, des lames courbes et des coeurs palpitant arrachés à d’innocentes poitrines.

Tout n’est pas parfait dans cet enfer de sable. Malgré la dynamique de chaque composition, les disques s’avèrent plutôt linéaires dans l’ensemble. Reste une ambiance unique, de la nervosité, des accélérations foudroyantes et une capacité d’évocation non pas basée pas sur trois nappes de clavier ou un vague arpège, mais bien sur une musique métallique et riffue. L’essentiel en somme.
Et je n’ai pas cité OSS 117.
Ouf.