Lettre l’être aimé

À écouter dans Inoxydable #03

Au détour d’une conversation sur le forum Inoxydable, un endroit décidément plein de surprises, Monsieur Pat, le spécialiste du rock qui sleaze et qui glamouze, a lâché le nom de son sophrologue : Alain Aimé. Oui c’est bien l’ancien guitariste de Fisc, groupe dont j’ai parlé dans disco blabla numéro 15 et dans le metal blabla consacré au hard US, reconverti depuis et s’étant éloigné du petit monde qui nous occupe encore aujourd’hui.
L’idée de pouvoir lui écrire une bafouille s’est imposée. Et puis, finalement, j’ai opté pour la version audio.

Salut Alain. Je me permets cette petite familiarité parce que je ne suis plus l’adolescent qui vous a découvert il y a près de 30 ans. À l’époque, n’ayant pas été élevé chez les sangliers, j’aurais ajouté « monsieur » et votre nom. Mais le temps a passé. Je suis devenu un grand machin aux cheveux qui grisonnent (comment ça, c’est pas un effet de lumière ?) et surtout, vous m’avez accompagné toutes ces années, sans le savoir. Alors, forcément, le sentiment de proximité s’est installé.

En ces années là, je rêvais de guitare. De monter un groupe. De faire des disques et des concerts. Et pendant que j’amassais des économies pour passer à l’acte, l’achat d’une gratte électrique, je m’étais dit que je pouvais bien commencer l’apprentissage de l’instrument, ou tout du moins me familiariser avec son environnement, en lisant la presse spécialisée. Heureux hasard, Guitar World débutait sa publication en France. J’ai acheté le numéro 2. Sur la couverture, Johnny Winter. Et en cadeau, un flexi-disque. Je laisse les moins de 40 ans se renseigner sur les flexi-disques et je les autorise, dans ma grande mansuétude, à sourire.

Je n’ai pas entravé un broc de ce que racontait le magazine. Mais je l’ai lu intégralement, interviews de jazzeux à chemises bariolées et guitare sous le menton incluses. Puis relu. Puis disséqué et tenté de m’approprier ce nouveau vocabulaire : frettes, picking, vibrato, humbucker, chevalet, chanfrein…

Dans les dernières pages, imprimées sur un papier journal grisâtre, des exercices techniques, des conseils pratiques et des partitions. Quelle surprise d’y découvrir le relevé de « Speed limit 55 ?» , un instrumental Vinnie Moorien qui figurait sur Handle with care, le dernier album de Fisc. Même si je préférais Too hot for love qui reste à mes yeux l’un des meilleurs disques de hard US — 30 ans après, le refrain de « Angels call » me serre encore le cœur — j’avais beaucoup écouté « Speed limit 55 ?», bluffé qu’un guitariste français joue dans un style néo-classique jusque-là réservé aux stakhanovistes de chez Shrapnel Records.

La découverte de cette partition m’avait également plongé dans les affres de la perplexité. Par quel miracle Fisc se retrouvait-il dans les pages d’un magazine de guitare prestigieux, aussi française soit cette édition ? Parce que, sans vouloir manquer de respect à quiconque et surtout pas à vous, Alain, Fisc passait en dessous des radars de pas mal de gens. Dans ma petite bande de hardos on était deux à s’échanger les cassettes du groupe. Et ça tombait drôlement bien qu’on soit deux, parce que c’est le nombre minimum pour s’échanger des trucs, que ce soit des balles de tennis, des fluides corporels, des pains dans la gueule ou… des cassettes de Fisc.

La présence de cette partition a donc longtemps été une énigme. Et un jour, au sortir du coma de mon intelligence et de mon bon sens, révélation : le transcripteur n’était autre que le gratteux de Fisc lui-même ! Ah ben ça, si j’avais imaginé, c’est fou ma bonne dame comme on vit une époque de dingue.

Quelques mois plus tard, j’ai enfin retiré Excalibur du rocher. C’est une image. Dans les faits, le jour de mon anniversaire, j’ai extirpé de son carton une Yamaha RGX 312 bleu électrique. 24 cases, 1 micro double, 2 simples, 1 chevalet type Floyd Rose et une allure d’enfer. Putain de putain, le monde allait enfin savoir de quel bois je me chauffais.

Tous les guitaristes de l’époque pré-internet le savent, apprendre la guitare seul revenait à alterner tâtonnements, prospectives, photocopies de partoches et de « La méthodes à Dadi », échafaudage de théories et de croyances (paraît qu’il faut tenir son médiator comme ça, mais non pas du tout, mais si, c’est le vendeur du Point d’Orgue qui me l’a dit, et moi c’est le guitariste de l’orchestre du village et lui il fait des concerts mon pote !)…

Comme tout le monde j’ai vaguement joué le riff de « Smoke on the water », celui de « Satisfaction », me suis réché sur « Master of puppets » en le dévalant comme une grosse otarie bourrée à la bière, etc. Etc. Mais le titre qui m’a appris à mettre un doigt par case et à bosser immédiatement mes allers-retours c’est « Speed limit 55 ? ». Pour les non guitaristes qui écoutent, imaginez vous initier à la cuisine en attaquant la recette du « homard bleu rôti aux olives, cannelloni de ses pinces et jus coraillé »… Je confirme, c’était débile. À se dégoûter de la guitare.

Mais, même à la dure, j’ai appris pas mal de choses avec « Speed limit 55 ? ». À écarter mes doigts boudinés, à sauter d’une corde à l’autre sans regarder, à démancher sur 10 cases, à muscler mon auriculaire (vous savez bien, c’est le doigt qui ne sert que rarement depuis l’invention du coton tige et dont on sacrifierait volontiers les quelques centimètres au profit d’une autre partie de son anatomie). Bref, à lui seul, cet instrumental m’a appris la guitare. Ou pas loin.

Évidemment, si j’étais devenu un brillant instrumentiste, un artiste important, un guitariste compétent ou, mieux, si la vie ressemblait à un film américain, avec un gosse aux dents de lapin dont on ébouriffe la tignasse avant de lui visser une casquette de baseball sur la tête et le regarder partir en courant dans un coucher de soleil, alors, l’auditeur tirerait de cette édifiante anecdote une morale en plus d’écraser pudiquement une larmichette au coin de l’œil : le travail paye ; il ne faut pas reculer devant l’obstacle ; quand on veut on peut…


Vous l’avez deviné, le silence qui précède sous-entend la présence d’un « mais » dans mon histoire. Non, je ne suis pas devenu un bon musicien, ni même un guitariste correct. Tout juste un type capable d’aligner trois accords et encore, assez approximativement dès que ça se complique. Le genre qui joue comme une patate et ne devrait pas publiquement se moquer de Rolf Kasparek. Et c’est entièrement ma faute. Pas celle de « Speed limit 55 ? » ou d’Alain Aimé bien entendu. La musique, c’est du boulot. Et sans boulot, pas de résultat. Tous ceux qui ont tenu un instrument le savent. Mais en dépit de ma nullité crasse, j’ai quand même joué pendant des années et effectué un parcours musical à la fois très… Hum… Personnel et… Comment le qualifier ? « Spontané » ?

Depuis tout ce temps, chaque fois que je pose les doigts sur un manche, ce sont toujours les premiers plans de « Speed limit 55 ? » qui jaillissent. Je les joue mal. Trop lentement. Pas dans le bon rythme (je sais bien qu’il s’agit de triolets, désolé Alain). Mais peu importe. Peu importe parce que c’est mon premier morceau de guitare. Je l’ai joué dans ma chambre d’adolescent, penché sur ma Yamaha, puis effondré dans mon canapé de RMIste au cœur de la nuit, en ces heures de doutes et de questionnement. Je l’ai joué à chaque répétition, à chaque échauffement, avant tous les concerts dans des estancots improbables et des salles des fêtes vides. Je l’ai joué guitare débranché, dans des chiottes ou assis sur un tabouret de bar. J’ai joué ces arpèges néo-classiques bien trop difficiles pour moi sous le regard médusé des membres de tous les groupes auxquels j’ai participé. Groupes à tendance punk, d’où le « médusé ». « Mais qu’est-ce que tu fous ? », « C’est quoi toutes ces notes ? »., « Rah l’aut’ il se prend pour Jean-Sébastien Vivaldi ! »

Pour des raisons diverses je n’ai pas touché ma guitare depuis plus de deux ans. Mais ces jours-ci, je l’entends m’appeler. Elle se sent un peu seule, pleurniche et sanglote doucement. Elle me chuchote nos souvenirs communs à travers la porte du placard. Je ne vais pas tarder à l’aérer, la pauvre. Je ne parle malheureusement pas de ma vieille Yamaha. Ses frettes abîmées l’ont rendue injouable. Mais je ressortirai p’têt mon Excalibur. Et cette fois ce n’est pas une image. Ma Vigier Excalibur, (lutherie française!) tout aussi bleue et électrique que la Yam’, me suit depuis plus de 15 ans. Ou ma SG ou une autre. Peu importe. Parce que, quelle que soit la guitare, quel que soit le lieu, je sais déjà que les premières notes que je jouerai seront celles de « Speed limit 55 ? ».

Pour tout cela, pour cet instrumental, pour l’album Too hot for love et pour m’avoir accompagné depuis bientôt trente ans, je vous remercie, m’sieur Alain, où que vous soyez et quoi que vous fassiez.